Codes de la famille en Afrique : billet collectif de quatre femmes mondoblogueuses.

Photo droits tiers

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Chaque année, le 8 mars célèbre la journée internationale des femmes. Cette date historique permet de faire un bilan des progrès constatés à travers le monde vis à vis de la place des femmes dans la société, mais cette date sert aussi à faire part des barrières qui persistent à ce sujet. Quelle égalité entre les êtres humains en 2016 ? Quelles sont les luttes à mener ? Nous sommes quatre blogueuses de la plateforme « Mondoblog » et nous livrons dans ce billet notre analyse sur l’inexistence ou la non application des lois quant au respect des droits des femmes dans les sociétés africaines. Religion, tradition, mariage, travail, succession, enfants, éducation sont des sujets majeurs qui révèlent une vraie disharmonie entre les femmes et les hommes et qui soulèvent encore beaucoup de questions.
Apporter des réponses justes à ces questions est essentiel, cela ne constitue pas une faveur faite aux femmes, bien au contraire,  cela participe à la construction de la seule voie possible pour un monde meilleur et plus juste.

Parce que nous existons pour lutter,

Parce que notre lutte prône des valeurs,

Parce que nos valeurs portent l’humanité, la dignité et l’égalité des droits,

Parce que nos droits sont constamment bafoués,

Parce que nos droits sont bafoués par l’ignorance, la mauvaise foi, l’inhumanité, nous nous unissons,

Parce que notre union symbolise le début de la fin d’un long silence complice,

Parce que notre complicité a occasionné beaucoup d’abus infâmes, abjects et odieux,

Des femmes puissantes, vertueuses et inspirantes se sont indignées, elles nous ont inspirées,

Hommage leur soit rendu en ce jour mémorable, internationalement célébré pour les droits des femmes, autochtones, noires, blanches, jaunes, sveltes, épaisses, coquettes, jeunes, veilles, …

Femmes : il est temps que nous exploitions notre pouvoir pour changer le monde.

Rene Mouna Ndjodjo Klein /  Fatouma Harber /  Brya Elise Grâce Roassim /  Chantal Faida.

 

Nous nous sommes unies dans notre révolte, chacune d’entre nous a écrit un court texte, très personnel, que vous trouverez ci-dessous pour lecture.
Nous évoquons la situation des femmes dans trois pays : le Tchad, Le Mali et La République Démocratique du Congo.

 

1) TCHAD et MALI
Rene Mouna Ndjodjo Klein :
écrivaine, panafricaniste et militante engagée pour la défense des droits des femmes entre le Tchad et le Mali. La main sur le cœur, elle demande aux femmes de combattre l’infidélité des hommes plutôt que de s’en prendre aux enfants bâtards.  http://rendodjo.mondoblog.org/

Il faut parler du code de la famille, ce sujet est essentiel. Je suis bien décidée à en parler et d’emblée je le dis : l’avis des hommes – messieurs les jurés –  ne m´importe pas beaucoup et je ne perdrais pas non plus mon temps à répondre aux femmes qui s’opposent au code au nom de la religion.
Voici ce que j’ai à dire : j’ai constaté depuis mon arrivée à Bamako que les peuples du Sahel ont tous la même et unique idée de la femme. Le refus du code de la famille est général, la protection sociale de la femme, de la la mère, de la sœur et de la fille n’existe pas. J’ai voulu comprendre pourquoi et je me suis rendue compte que les arguments au Mali étaient les mêmes qu’au Tchad: certaines dispositions du codes sont en contradiction avec l’Islam notamment les articles concernant l’âge du mariage pour les filles, le divorce, l’interdiction de porter des coups et blessures à une épouse ou encore le droit de succession des enfants nés hors mariage au même titre que les enfants légitimes.

Je n’aborderai pas la question de la nécessité pour chaque pays à avoir un Code de la famille, en revanche, chercher à comprendre pourquoi il tarde à paraître dans certains pays, c’est LA question qui m’intéresse. Je pense que les hommes africains ont une mentalité liée à l’ancien temps, leur argument contre le code de la famille c’est la tradition mais ce sont des traditions phallocrates qu´ils justifient grâce à la religion. L’homme africain considère la femme comme un acquis au prix de sa dot, il lui refuse le droit d´être adulte et autonome,  il l’empêche de prendre une décision par elle même, il se permet aussi de la frapper. Selon les hommes, adopter le Code de la famille comme loi sociale les priverait de ces privilèges et serait un grand crime, ils doivent empêcher son avènement à tout prix.  Il n´y a que l’argument religieux qui tienne dans leur refus de réformer les lois. Pourtant cet argument n’est pas irréfutable, voyez le cas du Maroc :
Le Maroc, royauté musulmane aux traditions arabo-berbères saupoudrées à l´orientale possède son Code de la famille. Le code marocain est l´un des plus équitables et protecteurs : la femme n’a plus besoin de tuteur pour se marier, l’âge légal du mariage des jeunes filles est passé de 15 à 18 ans, pour avoir une seconde épouse il faut obtenir une autorisation auprès de la première épouse, toute volonté de répudiation est soumise à l’autorisation d’un juge, la femme a le droit de demander le divorce, et, en cas de divorce, celui qui a la garde des enfants conserve le domicile conjugal. Les Marocains se reconnaissent dans ce texte qu´ils ont adopté, et pourtant ils prient tous les jours en se tournant vers l´Est ! La société tchadienne et la société malienne, mais aussi les associations arabophones et musulmanes qui s’intéressent à ces questions, tous ne devraient-ils pas regarder du côté du Maroc ?

 

2) MALI
Fatouma Harber,
 analyste politique, enseignante, activiste sociale, je ne tolère pas que le code de la famille légalise le mariage précoce des filles et je pense qu’il faut mettre un terme aux pesanteurs culturelles qui empêchent l’épanouissement de la femme jadis cantonnée dans le rôle de simple reproductrice.  http://faty.mondoblog.org/ 

On aurait l’impression de lire le coran en lisant le code de la famille

Le code la famille a longtemps été réclamé par les femmes maliennes. Jusqu’en 2011, année de l’adoption du code de la famille, il y avait de l’espoir au Mali, tous les militants des droits humains pensaient pouvoir changer la société et libérer la femme malienne, marginalisée par les traditions.

Notre société cantonne en effet la femme au rôle de reproductrice et de souffre-douleur. Elle n’a pas son mot à dire quant à la ribambelle d’enfants que son époux lui fait et tous ses droits sont confiés à son « heureux » époux, dont elle dépend totalement.

Au départ, pour les organisations de défense des droits des femmes, le code la famille semblait être  la seule issue qui permettrait à la femme malienne d’échapper légalement au poids des traditions. Mais bien mal leur a pris. Quand le projet du code de la famille a été adopté en première lecture à l’assemblée nationale malienne puis renvoyé à la présidence pour promulgation, les défenseurs des traditions sont montés au créneau, ils étaient menaçants,  si menaçants que le pouvoir a tremblé. Les associations religieuses et le haut conseil islamique ont manifesté, ils ont rempli le stade du 26 mars, il y avait une foule de barbus en colère. Ils  refusaient que le gouvernement malien accepte d’accorder des droits à la femme au détriment de la religion musulmane. Le pouvoir a vacillé. Résultat : le pouvoir en place a reculé pour calmer les choses, aux dépends des droits de la femme. Aujourd’hui quand on lit le code de la famille du Mali, on croit lire le Coran ! Si l’âge du mariage correspond à la majorité pour l’homme, il est de 16 ans pour la femme.  L’homme y garde son titre de chef de famille, il est propriétaire de sa femme, qui est comme de la « marchandise » qu’il pense avoir acheté.

 

3) TCHAD
Brya Elise Grâce Roassim
 : Journaliste professionnelle, actrice forte du changement et passionnée de la plume. « Il n’est pas normal que nous soyons ce jour le seul pays à ne pas détenir le code des personnes et de la famille, une grande mobilisation doit être pensée pour faire pression, les femmes sont les premières concernées. » http://tchadmeilleur.mondoblog.org/

Au Tchad, le code des personnes et de la famille (CPF) n’a toujours pas été adopté, il est en passe d’être jeté aux oubliettes…
Officiellement c’est le ministère de l’Action sociale et de la famille qui détient le texte du CPF mais quand on cherche une copie du projet il n’y en a pas. En cherchant bien, on découvre quatre textes différents, quatre versions du code ! Ce projet a visiblement subi moult toilettages, aménagements et réajustements…  il semble que ce texte ne fasse pas consensus ! La dernière version, du moins supposée comme telle, est introuvable. Selon la Direction de la promotion de la femme et de l’intégration du genre, le document se trouve, depuis en 2010, au secrétariat général du gouvernement. Mais tout le monde évite soigneusement d’aborder ce sujet, évoquer le projet du code crée une certaine gêne. Un responsable de la Direction a simplement dit ‘’ce n’est plus notre problème, on l’a déjà remis à qui de droit’’. Pour ce responsable, parler de l’adoption du code tel qu’il est, est difficile. ‘’Actuellement, il est question rédiger un code civil qui sera constitué de quatre livres dans lequel le code des personnes et de la famille sera inclus. Donc on attend de voir’’.

Tout le monde est d’accord sur le principe d’un code civil, mais la vraie question c’est : un code élaboré par qui et avec qui ? Ceux qui ont pris du temps pour travailler dessus et l’écrire sont totalement découragés. Enock Nodjigoto – l’une des têtes pensantes du code – ne veut plus piper mots sur le sujet. ‘’Je ne veux plus parler de ce code. Le document est maintenant géré par le gouvernement, je ne peux donc rien vous dire’’, déclare-t-il très amer.

Ce code divise, deux camps s’opposent et ils ne sont apparemment pas prêts à s’entendre. Pour certains, le code a passé outre les préceptes de leur religion et l’accepter, ce serait  renoncer à eux-mêmes, à ce qui fait leur identité. Pour d’autres, ce code vient au contraire régler un certain nombre de problèmes qui persistent dans notre société. Selon Koi Pierrot Ganda, journaliste,  si ce projet connait des difficultés,  c’est à cause de « la mauvaise foi des personnes s’opposent à ce code. Le code a été toiletté plusieurs fois en prenant en compte toutes les sensibilités, qui sont représentées lors des travaux. Les réserves ont été émises pour satisfaire tout le monde, si le code a du mal à passer, ce n’est pas le code qui pose problème mais certains individus’’.

Koi Pierrot Ganda ne comprend pas pourquoi le projet de code, qui protège la femme et l’enfant, n’est pas défendu par les femmes elles mêmes. Selon Kemneloum Delphine, avocate et « défenseuse » des droits humains, « nous sommes l’un des rares pays à ne pas posséder un code des personnes et de la famille et nous continuons à travailler avec le code français qui date de 1958, ce n’est pas normal. Il est surprenant que le code n’ait toujours pas été adopté. Beaucoup de compromis sont faits par rapport aux coutumes et aux religions. C’est au pouvoir public de faire adopter ce code. On crée de faux problème pour freiner l’adoption du projet, prenons l’exemple du mariage : si on se marie selon les règles musulmanes ou chrétiennes, on se conforme à ces règles. Mais si on se marie selon les règles nationales, on doit aussi se conformer à ces règles. On évoque des choses banales pour bloquer le projet. On en est arrivé au point où il faudrait une grande mobilisation pour faire pression. C’est aux associations féminines d’en faire un programme et de se fixer des objectifs. C’est important car certaines personnes préfèrent maintenir la femme dans un statut flouBeaucoup de femmes ne savent pas que ce projet de code existe et qu’il pose problème ’’.
Femmes et hommes du Tchad, il est temps d’agir.

 

4) RDC – République Démocratique du Congo
Chantal Faida, activiste sociale et femme politique. http://chantalfaida.mondoblog.org/ 

Je milite pour la réforme du code de la famille en RDC. Le code congolais de la famille a l’unique mérite de concilier le droit moderne au droit coutumier dans l’organisation de la cellule qu’est la famille, mais il  exclue toujours la femme de nombreux secteurs vitaux de la vie. Grâce à la pugnacité de la ministre honoraire du genre, de la famille et des enfants, Madame Lukiana Mufwankolo Dialukupa, une réforme du code de la famille est actuellement en cours, il est donc urgent qu’elle soit actée et mise en application.

L’ancien code de la famille est aujourd’hui obsolète, inadapté et incohérent. Certaines dispositions contenues dans ce code consacrent des inégalités remarquables, toujours en défaveur de la femme. Incroyable après tout ce qu’on a eu comme promesses de changement jamais traduites en actions concrètes. Regardons les articles 352, 444 et 448 qui stipulent par exemple que le mari est le chef du ménage et qu’il doit protection à sa femme, tandis que la femme, elle, doit obéissance à son mari. Les femmes sont aussi obligées d’obtenir le consentement de leur époux pour tout acte juridique, etc.

Certains rites de veuvages sont tragiques également, certaines pratiques épouvantables sont tolérées comme par exemple : imposer le rasage de tête,  imposer le dépouillement de tout bien,  imposer la réclusion pendant plusieurs jours,  imposer des châtiment corporels avec des herbes qui démangent, imposer la stérilisation forcée ou encore imposer le bain purificateur en public. Ces faits sont révélés dans le bimensuel de l’organisation féministe « la dynamique des femmes juristes« .

En ce jour spécial de la journée de la lutte pour les droits des femmes j’interpelle chacun, il faut agir pour mettre un terme à des pratiques rétrogrades, avilissantes et discriminatoires à l’égard de la femme congolaise, ce sont des barbaries inacceptables. Il n’y a aucune raison de tolérer une injustice liée au sexe. Levons-nous et exigeons la mise en application des lois et des textes réglementaires adaptés aux réalités sur le terrain et aux valeurs universellement reconnues. 

 

 

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